La caserne Laharpe

Le  130e Régiment d’Infanterie 

Aujourd’hui disparue du paysage urbain, cette caserne a profondément marqué la vie économique, sociale et humaine de Domfront à la fin du XIXe siècle et durant toute la première moitié du XXe siècle.

Après la guerre franco-prussienne de 1870, la France réorganise massivement son armée et multiplie la construction de casernes sur tout le territoire pour accueillir les conscrits du service militaire obligatoire. C’est dans ce contexte que sort de terre la caserne LaHarpe à Domfront, située sur la route d’Alençon.

Conçue selon les standards militaires de l’époque (les plans de type « Freycinet »), elle présente de longs bâtiments en pierre, austères mais fonctionnels, s’organisant autour d’une immense place d’armes. Elle est baptisée en hommage au général de division Amédée Emmanuel François Laharpe, figure des guerres de la Révolution.

La caserne Laharpe devient le lieu de vie d’un bataillon d’active du célèbre 130e Régiment d’Infanterie (les autres bataillons étant répartis dans la Mayenne voisine).

Pour Domfront, l’arrivée de plusieurs centaines de jeunes soldats et de leurs officiers change radicalement la vie locale :

  • Économie : Les commerces, cafés et débits de boisson de la rue de la République et de la rue d’Alençon tournent à plein régime.

  • Animation : Le défilé des troupes au son de la fanfare lors des jours de fête devient un rendez-vous incontournable pour les habitants.

  • Manœuvres : La population s’habitue à voir les colonnes de fantassins en pantalon garance partir pour de longues marches d’entraînement dans le Bocage normand.

En août 1914, l’ordre de mobilisation générale est décrété. Les clichés de l’époque montrent le 1er bataillon du 130e R.I. quittant la caserne LaHarpe sous les acclamations des Domfrontais pour rejoindre la gare.

Intégrés à la 7e division d’infanterie, ces soldats sont jetés directement dans la terrible « bataille des Frontières ». Dès le 22 août 1914, le régiment subit des pertes effroyables en Belgique, notamment lors des combats sanglants à Virton et Ethe. Tout au long de la Première Guerre mondiale, la caserne servira de base de dépôt, de centre d’instruction pour les recrues et d’hôpital temporaire pour les blessés du front.

Un havre de paix au cœur de la guerre froide

En novembre 1956, alors que l’Armée rouge écrase l’insurrection de Budapest en Hongrie, plus de 200 000 Hongrois fuient leur pays. Face à ce drame, un immense élan de solidarité traverse la France.

À Domfront, le maire de l’époque saisit l’occasion : avec l’accord des autorités militaires, il propose d’utiliser la caserne LaHarpe, alors désaffectée, pour offrir un toit aux exilés.

Voici comment cet événement a bouleversé la vie de la commune :

  • L’arrivée des réfugiés : Plusieurs dizaines de familles, d’étudiants et de travailleurs hongrois arrivent par trains entiers dans l’Orne, n’ayant pour bagages que quelques cartons ou valises de fortune.

  • La mobilisation des Domfrontais : La caserne n’étant plus habitée, les habitants, le Secours Catholique, la Croix-Rouge et les associations locales se mobilisent massivement. Ils nettoient les vieux bâtiments militaires, installent des lits, collectent des vêtements chauds, des jouets pour les enfants et de la nourriture pour transformer ces tristes dortoirs en un lieu d’accueil digne.

  • L’intégration temporaire : Pendant plusieurs mois, la langue hongroise résonne dans les rues de Domfront. Certains enfants sont temporairement scolarisés, et les adultes tentent de s’habituer à leur nouvelle vie normande, loin de l’enfer de Budapest.

Pour la grande majorité de ces réfugiés, la caserne LaHarpe n’a été qu’une escale. Après être restés quelques semaines ou quelques mois le temps de reprendre des forces et de régulariser leur situation administrative, beaucoup ont choisi de quitter l’Orne pour s’installer définitivement dans de grandes métropoles françaises, ou pour émigrer vers le Canada, les États-Unis et l’Australie.

Cet accueil en 1956 reste l’un des derniers grands événements collectifs vécus au sein de la caserne avant qu’elle ne soit promise à la démolition quelques années plus tard

La démolition : la fin d’une époque

Devenue obsolète, vide de troupes et trop coûteuse à entretenir pour la commune, la caserne LaHarpe subit le triste sort de nombreux patrimoines militaires du XIXe siècle.

Une disparition totale : Au cours des années 1970, l’ensemble des bâtiments en pierre et la place d’armes sont définitivement démolis. Le site est alors restructuré pour laisser place à une zone commerciale moderne.

Aujourd’hui, il  reste peu de vestiges visibles de la caserne LaHarpe. Seules les cartes postales anciennes, précieusement conservées par les collectionneurs et les historiens locaux, rappellent le temps où Domfront vibrait chaque matin au son du clairon.